C’est une histoire de marteau, où résonne parfois des appels dans la forêt et où il est question de réserve ou d’abandon… C’est une légende qui s’écrit, parfois dans l’ombre des futaies, parfois dans le brouillard, parfois dans l’hiver mais toujours avec une vision éclairée, et des réponses qui naissent sous les frondaisons en levant les yeux au ciel. Oui, c’est un récit qui se dessine dans les houppiers qui dansent, vigoureux, chétifs ou dépérissant dans le vent de l’automne, dans les essences qui se mélangent, ou dans les branches qui s’étiolent et disparaissent. Mais n’idéalisons rien, c’est une histoire qui toujours laisse des marques, autrefois de griffes, désormais de peinture, mais qui laisse aussi parfois des coups, là où les racines sortent de terre où directement au corps pour faire jaillir le bois…
Ce récit, il se transmet de forestiers en forestiers, au fil des générations, façonnant la sylve de demain par des questionnements incessants. Prélever ou ne pas prélever, telle est alors la ritournelle qui revient comme le chant d’un oiseau. Et puis, parfois, il y a l’alerte, comme celle du geai qui se déchaîne : trop couper, c’est prendre des risques pour l’avenir et supprimer cette ambiance forestière qui accueille et ombrage, et voir naître au sol les épines de la ronce… Alors ne touchons rien de cette subtilité sylvestre et pensons bien qu’on reviendra un jour. Plus loin, l’alerte reste la même, mais résonne inversée comme l’écho des futaies : ne rien faire, c’est d’abord se priver de bois et de ce matériau fascinant ayant permis la survie de l’humanité mais c’est aussi laisser là un danger à proximité d’un chemin, ici voir une minorité s’éteindre, là un hêtre tueur s’imposer ou un individu perdre de la vigueur et devenir moins résistant aux changements à venir.
Et oui, dans ce jeu d’ombres et de lumières se jouent en forêt les semis de demain, les récoltes futures, les services que la sylve nous rend où juste le maintien d’un écosystème vivant face à tant de menaces. Et sur cette scène qu’éclaire une lueur filtrée par les houppiers, dansent des forestiers, qui donnent écho à ce clair-obscur pour mettre en valeur ici un houppier, où, là, préserver un tronc du soleil. Car oui, ils valsent ces forestiers, passants d’un arbre à l’autre, toujours la tête en l’air, comme s’ils rêvassaient. Et parfois, ils frappent, désignent ou au contraire sauvegardent un arbre empli de ce que l’on appelle des dendromicrohabitats. D’une flèche pour indiquer où passeront les engins et préserver les sols, d’un rond pour indiquer un arbre rare ou d’un triangle à l’envers pour préserver le bois mort source de tant de vies, leurs pensées se dessinent à hauteur de poitrine sur des craquelures d’écorce.
Dans leur démarche, le besoin de prendre le temps, le besoin peut-être de ressentir vibrer la forêt et ses oscillations face au climat qui change. Cet arbre résistera-t-il encore dix ans, celui-ci refera-t-il un houppier pour se rééquilibrer. Chercher à comprendre, à écouter ou à faire parler les arbres devient une évidence, comme celle aujourd’hui de s’assurer déjà du maintien de l’ambiance et de la fraicheur de cette cathédrale végétale. La passion forestière les habite à coup sûr, le plaisir d’être là, eux qui arpentent sans cesse les limites et les bois, et qui souvent le font avec l’humilité de celui qui ne fait que passer. Si l’homme est pertinent, il sera être discret, déclinant ses pas sur des mètres à pointes et très vite, son passage s’oubliera, la forêt repoussera et là où quelques bois auront été prélevés, tout se régénèrera et la diversité poussera à nouveau autant que la qualité… La forêt aura offert un peu de ses jolis bois ou juste quelques services mais elle se perpétuera et pourra continuer à compter la belle histoire de ces bons forestiers.
Mais qu’on vienne à la détruire et tout cela deviendra ce triste et sordide récit d’un désert annoncé, d’une gestion durable qu’on n’aura pas compris et d’une violence ou d’une domination qu’on aura préféré juste à un peu de respect et de l’observation.
Laissons l’histoire rester belle et sage, celle qui s’écrit conjointe au fil des martelages, celle d’un respect et non de rage, celle des hommes qui ont besoin de l’arbre au travers des âges, mais qui, comprenant aussi qu’ils peuvent faire des ravages, savent préserver des tiges comme précieux héritages…
Alors, ce mardi, c’est tout cela qui s’est joué en plus d’un beau partage. Dans cette belle forêt de Seillon, une nouvelle fois, des discussions et des échanges ont animé la sylve pour former les forestiers de demain. Et entre l’Onf et Poisy, cette même longue histoire s’est rejouée de nouveau, pour transmettre aux plus jeunes cette passion qui nous anime tous et ce doux murmure filtré entre les branches…
Car peut-être qu’au-delà, derrière la technique, l’envie d’intervenir, ou le choix même de couper un arbre, il y a bien plus que cela, comme un humble récit, qui ferait, que la sylviculture, deviendrait poésie, et, qu’au fil du bois, de coupes en racines, la sylve ne soit que le théâtre d’un spectacle bien vivant, là où tous les acteurs, du sol jusqu’au ciel seraient préservés ou même mis en valeur, pour laisser admirer la symphonie de l’évolution du monde et écouter en conscience juste le temps des forêts.